Maison d'arrêt - Villefranche

Le groupe Maison d'Arrêt existe depuis le printemps 2009. Sept personnes interviennent actuellement, dont 5 femmes: Martine, Gabrielle, Yvette, Chloé, Monique et deux hommes : Alain et Gilbert. Les séances se déroulent dans la bibliothèque du secteur pédagogique.

 

Marché de Villefranche le 15 novembre 2014, 11 h 30

- Hé m’sieur ! Hé m’sieur !...

J’ai à peine le temps de faire volte-face, un tour d’horizon du marché, de tourner puis d’arrêter mon regard vers deux jeunes gens, que déjà la question a fusé :

-         Vous ne me reconnaissez pas ? 

Scénario classique, air inspiré, tentative fébrile d’activation des neurones …où ? Quand ? Echec !

Mais la réponse est déjà là, avant même que je puisse tenter de formuler une quelconque et très hypothétique proposition :

-         Vous faisiez la lecture à la maison d’arrêt ! Je ne suis venu que deux fois ! mais c’était bien ! J’y allais surtout pour profiter des fauteuils ! J’ai plutôt dormi…parce que les lectures !... pas tout compris !...Difficile des fois…

-         Combien de temps ta détention ?

-         Vingt sept mois ! Oh, c’est rien ! le temps d’une bonne sieste !...

-         Et maintenant ?... Tu es libre ?

-         J’ai encore le bracelet, là ! à la cheville…

-         Tu travailles ?

-         Pas d’souci ! J’commence à cinq heures le matin !

-         Et à ta sortie de la maison d’arrêt ? C’était comment ? Difficile ?

-         Pas de problème m’sieur ! pourvu qu’t’aies un euro quand tu sors, c’est bon ! V’nez plus tôt au marché, la prochaine fois je vous paie le café ! Promis ?

Le copain à côté :

-         Waooh ! vous avez des supers beaux yeux verts ! J’ai jamais vu les mêmes !...

Le copain qui porte sous le bras une cagette de légumes, choisit la plus belle tomate et la glisse dans mon panier.

-         Allez ! On y va ! Et la prochaine fois, v’nez pour l’café…

Au marché de Villefranche le 15 novembre 2014. Gilbert

 

 

Alors qu'un prévenu me demandait l'heure entre deux lectures, mon voisin également prévenu lui répondit : "Pourquoi tu veux savoir l'heure ? Tu es pressé de retourner dans ta chambre d'hôtel cinq étoiles ?"

Et d'ajouter :

"Aujourd'hui, c'est une bonne journée pour moi : ici, on me lit des histoires, je discute, et cet après-midi, j'ai parloir".

A la fin d'une histoire de Nasr Eddin, un prévenu éclate de rire. Et plusieurs fois au cours de la séance, il se remet à rire, repensant à cette histoire. Au moment de se quitter : "Vous savez, on n'a pas souvent l'occasion de rire, en prison".

Gilbert

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La bibliothèque est un lieu rare : là s’effacent les murs de sombre grisaille,

s’éteignent les échos sévèresdes cliquetis de lourdes serrures, et se crée

autour d’une petite table une île de calme sur laquelle soufflent des alizés de liberté, de simple humanité.

Ronde de prénoms.

Poésie, humour, récits, textes de chansons, contes, pincées de philosophie…

Ils sont attentifs, réactifs, curieux, apaisés, parfois s’endorment en paix sur des lignes nébuleuses,

ou laissent émerger une vague violente, s’aventurent à nous lire un texte qu’ils ont aimé,

cueillent quelques lignes afin de les offrir à leur bien aimée, à leurs enfants…

Derrière les murs, les grilles : des hommes avec un cœur, prompts à dire leur gratitude

pour le temps que nous leur donnons : parenthèse d’évasion, bulle de liberté partagée autour de la lecture…

Des hommes qui nous attendent mardi prochain…

Alain

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Anecdote qui me revient en mémoire et qui remonte à un après-midi ensoleillé du printemps 2013 :

Je me dirige, par la petite allée gravillonnée, vers le poste de garde, sur ma droite une minuscule "prairie" mais, émaillée d'une multitude de pâquerettes, resplendissantes sous le soleil ! Moi qui ai la chance de vivre proche de la nature, je pense soudain à ces hommes qui ne peuvent même pas avoir ce modeste plaisir et je cueille un bouquet que je "rentre" sans problème et le partage aux candidats à l'écoute de nos lectures.

Bien sûr, comme tout être masculin qui se respecte, ils sont un peu empotés avec ce minuscule bouquet ! Certains le mettent sur l'oreille, comme le brin de jasmin en Tunisie, d'autres, près d'eux sur la table ou encore, dans la poche mais aucun ne l'a oublié en partant. Ce fut un modeste contact avec la nature mais dans cet univers hostile, sonore, à l'horizon, ô combien limité, ce fut bien peu à l'échelle de leur vie, juste un petit clin d'œil.

Yvette

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"Vous me reconnaissez ?... Vous faisiez la lecture à la maison d’arrêt !"
Rue Paul Bert, ce matin vers dix heures… Me voici, interpellé, par Olivier, un beau jeune homme d’une trentaine d’années, qui est venu à la bibliothèque quelques fois, et qui n’a pas oublié. Je ne l’ai pas reconnu tout de suite, mais il m’a dit que c’était normal, nous nous sommes si peu vus !
Il est depuis peu en semi-liberté : il travaille la journée et rentre le soir à la maison d’arrêt. Son employeur lui a gardé sa place…
Dans quelques mois il retrouvera son entière liberté.
"C’est tellement bien ce que vous faites ! Vraiment je vous remercie… nous devons vous remercier…
Non ma détention n’a pas été dure. J’ai eu la chance d’être dans un "bon" bâtiment"…
Mon temps de détention, je ne dirai pas positif, disons constructif…
Ca m’a fait du bien, oui j’avais besoin de ce temps !...
J’ai de la chance, j’ai une famille…
Le système carcéral…il y aurait beaucoup à faire… Besoin d’humanité…vous y contribuez…
Et la bibliothèque fermée depuis plusieurs mois : inadmissible ! Nous avons tant de temps à tuer ! C’est tellement bien avec des livres ! (Je lui ai dit que nous avons écrit dans ce sens)"
Il me disait encore sa gratitude, quand un vieux "chabani" est venu nous solliciter pour l’aider à retirer de l’argent au distributeur de billets tout proche. Il nous a dit qu’il ne voyait pas assez clair !... Olivier lui a tout de suite dit qu’il ne fallait pas faire çà, surtout ne rien donner ni carte, ni code ! Le vieux chabani avait déjà mis la  carte dans les mains d’Olivier. Alors nous sommes allés tous les trois retirer la somme souhaitée. Et tout a bien marché. Le vieux était ravi. Nous lui avons quand même fait la leçon. Il est parti en enfouissant ses billets dans sa poche et en nous remerciant.
J’ai encore passé quelques minutes avec Olivier…heureux du sourire de l’ancien, de la confiance qu’il nous a accordée…
Cette rencontre ne sera pas dans le journal demain, mais le soleil qui avait tout vu, tout de suite, a aussitôt écarté le nuage et poussé quelques rayons supplémentaires vers la rue Paul Bert.
Et ce soir, je pense à vous, l’équipe de lecteurs de la MDA. J’aimerais que ces quelques lignes vous fassent autant de bien que le rayon de soleil de la rue Paul Bert.
Alain 

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8 h 45 devant la petite guérite où on doit montrer patte blanche et Carte d'Identité ! On peut déjà attendre un long moment parfois ! C'est là qu'on se retrouve avant le long parcours et les épreuves…

D'abord l'épreuve du portique, on y a déjà pensé le matin en s'habillant… Il faut traîner les pieds et passer doucement, sinon ça sonne, c'est pas comme pour un vol à l'aéroport !!!

S'ensuit "repassage" avec contrôle Carte d'Identité au poste suivant et 6 grilles grandes et lourdes à pousser ou à tirer… Clic – clac, elles sont commandées par les gardiens…

Des clics, des clacs, des bruits de clés, des cris, des altercations, un univers étrange qui résonne  nos oreilles et nous interpelle… C'est le monde du dedans, bruyant, intime et inquiétant que l'on traverse sans tout comprendre…

Arrivée au bureau du surveillant qui nous donne une alarme, nous ouvre une porte, puis celle de la bibliothèque, après que nous soyons passés voir la responsable qui nous donne la liste des détenus…

Dernier parcours, premier ressenti de l'atmosphère, on se retrouve autour d'une petite table, fauteuils et chaises dans ce lieu plein de livres… à partager, échanger, lire, écouter… avec quelques Hommes, tout simplement.

Monique S. 

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Lieu d'intervention :

Maison d''Arrêt

Rue Lavoisier  à Villefranche

Fréquence : 1 séance hebdomadaire
Jour d'intervention : le mardi matin sauf congés scolaires
Horaires d'intervention : 9h00 à 10h30 environ
Public : 5 à 8 prévenus
Nombre de lecteurs : 7
Type d'intervention : Séance collective